Ex-blog des choristes des Choeurs de Paris 13, lieu d'échanges entre les choristes de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs! Instrumentistes de toutes cordes, vocales ou autres, bienvenue aussi!
Hier soir, j'ai eu la chance inespérée d'assister à la première de Lucrèce Borgia, pièce de
Victor Hugo, mise en scène par Denis Podalydès, à la Comédie Française.
J'avais une place en hauteur à la corbeille, d'où l'on voyait très bien. La salle était pleine.
Lucrèce Borgia vécut de 1480 à 1519, en Italie, elle était la fille bâtarde de Rodrigo Borgia, qui devint pape sous le nom
d'Alexandre VI, la sœur de Jean et de César Borgia, et l'épouse en troisièmes noces du Duc de Ferrare. La vraie Lucrèce
est morte à 39 ans, elle aurait eu quatre à huit enfants selon les sources. La famille Borgia avait une solide réputation
d'élimination des indésirables, mais Lucrèce était aussi protectrice des arts et des lettres, mécène. Beaucoup de romanciers
ont fait de Lucrèce Borgia une créature monstrueuse, suivis en cela par les cinéastes, créateurs de jeux vidéos, etc...
En voyant les portraits de la jeune femme, on conçoit quelques doutes.
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Lucrèce Borgia, Duchesse de Ferrare
La pièce de Hugo appartient aux créations de l'esprit qui ont fait de Lucrèce Borgia une créature
romanesque. Cette vision de l'auteur, qui n'est pas la stricte réalité historique, est une création forte sur
laquelle il y a beaucoup à commenter. Elle raconte comment Lucrèce Borgia, selon Hugo, débauchée
et empoisonneuse notoire, aurait eu un enfant d'une relation incestueuse avec l'un de ses frères.
Cet enfant, Gennaro, aurait grandi loin d'elle, dans les montagnes, et elle aurait fini par le retrouver à
Venise. La pièce est dominée par le personnage titre, joué avec beaucoup de bonheur par Guillaume
Gallienne, qui a la puissance et l'art de porter cet être monstrueux découvrant en elle l'amour maternel
et aspirant à la repentance. En face de Lucrèce, il y a l'objet du désir d'être mère, en la personne frêle de
Gennaro, le fils caché fruit d'un inceste, incarné ici par Suliane Brahim, déjà évoquée sur ce blog dans
Juliette et Roméo. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce n'est pas une pièce transgenre...
La distribution suit une logique qui privilégie le rapport des puissances. Lucrèce est grande, sans être
massive, la silhouette reste féminine, je l'ai même trouvée belle, avec sa perruque aux longs cheveux
bouclés, et sa robe à vertugadin noire. Elle a la beauté d'une femme de quarante à cinquante ans, qui
découvre un fils qui en a vingt. Elle a une voix assez grave pour se permettre de grands éclats sans tomber
dans le ridicule, et paraître à volonté inquiétante, et très dangereuse. Mais elle peut aussi être une mère
inquiète pour son enfant, comme toutes les mères. Le contraste avec la silhouette frêle de Gennaro,
à la beauté juvénile, au pied menu, à la voix haute, est saisissant. C'est ce petit être courageux et
fragile que Lucrèce a enfanté, et qui brise sa carapace pour en libérer l'amour. L'opposition entre les
deux rôles nécessitait une différence de puissance physique entre les deux acteurs qui les interprètent,
c'est magistralement réussi. On peut voir des photos de la pièce prises par une photographe,
Agathe Poupeney, en suivant ce lien .

Le Pape Alexandre VI, père de Lucrèce Borgia
La pièce est aussi dérangeante. Hugo crée un monstre, lui attribue des crimes et des comportements
qui heurtent la morale, pour démontrer que l'amour maternel, sentiment pur, peut susciter dans le
personnage monstrueux de Lucrèce un désir de pardon et une volonté de s'amender. Mais la noirceur
de sa Lucrèce finit par engendrer une situation de non-retour ne pouvant déboucher que sur le drame
final. Elle sauve son fils Gennaro d'un premier empoisonnement, mais, empoisonné une seconde fois, il la
tue par le fer avant qu'elle ait pu le convaincre d'avaler l'antidote, ils meurent donc ensemble. Personnellement,
j'aurais volontiers arrêté la pièce lorsque Lucrèce sauve son fils du premier empoisonnement, elle se rachetait et c'était
une belle fin... Je dois être une piètre dramaturge. Il fallait pour Hugo que le sang des Borgia coule, celui de la mère
monstrueuse et celui du fils conçu dans une relation immorale, pour que toute faute soit lavée. Peut-être
était-ce la vision rédemptrice du XIXè siècle, mais qu'elle semble dépassée aujourd'hui ! Le génie de
Guillaume Gallienne est d'ailleurs d'avoir, par son art et son talent, fait passer aux spectateurs un
enchaînement de situations qui ne nous paraîtrait pas du tout aller de soi de nos jours.
La mise en scène de Denis Podalydès est soignée, les costumes sont des copies de costumes d'époque
sobres et seyantes, les messieurs sont très gracieux en culotte bouffante de velours noir sur des collants
qui prennent bien la jambe, avec de fines chaussures noires, et des chemises blanches. Une véritable
gondole flottait même sur la scène au début de la pièce, qui se passait à Venise...
Les acteurs ont été très applaudis, j'ai pris quelques photos, médiocres par rapport à celles d'Agathe Poupeney,
mais ce sont les miennes ! Un beau spectacle, une très belle composition d'acteurs, que je recommande
chaudement. Chapeau bas, Guillaume, vous voici passé à la postérité, si ce n'était déjà fait.
Sylvie, blogmestre