Ex-blog des choristes des Choeurs de Paris 13, lieu d'échanges entre les choristes de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs! Instrumentistes de toutes cordes, vocales ou autres, bienvenue aussi!
J'ai vu hier soir « La maison de Bernarda Alba » de Federico Garcia Lorca dans la salle Richelieu
de la Comédie française. C'était la première fois que je voyais une pièce de cet auteur.
J'étais placée au troisième rang de la corbeille.
Les rues de Paris étaient désertes en ce soir de COP21, et une odeur de carburant d'origine
inconnue empestait la station de métro Champs-Elysées Clémenceau, du côté de la ligne 13.
Mais Place Colette, métro Palais-Royal, tout était comme à l'ordinaire... Tout ? Non : j'ai montré trois
fois l'intérieur de mon manteau à des vigiles avant de pouvoir leur montrer l'intérieur de mon sac.
Ils sont gentils et polis, et leur présence est rassurante. A l'intérieur du théâtre, après le grand escalier,
la salle était quasiment pleine, à l'exception du dernier balcon, présentant une population clairsemée
(migrée vers les balcons inférieurs sans doute). J'avais eu du mal à trouver une représentation
où il était possible de réserver dans les trois jours, cette pièce rencontre un public nombreux.
Les Français retournent au spectacle !
Un quart d'heure après mon arrivée, le spectacle commence. Le décor est sobre et travaillé à la fois :
une cloison ouvragée entièrement noire, de style andalou, qui permet de voir au dehors mais pas
au dedans, couvre le fond de la scène. Deux servantes discutent. La pièce se passe en Andalousie
dans les années 30. Nous apprenons que Bernarda Alba, qui semble être une propriétaire aisée,
vient de perdre son second mari, et qu'elle va imposer un deuil de 8 ans avec réclusion à leurs quatre
filles en pleine jeunesse. La plus jeune, Adela, se révolte ouvertement (je reconnais à sa diction et à son
jeu Adeline d'Hermy déjà remarquée dans le Misanthrope et dans la Double inconstance), et arbore une robe
vert pomme à volants, très incongrue dans cette maisonnée de teintes sombres. Le retour de
l'enterrement est particulièrement lugubre, seuls les visages se dégagent des voiles noirs. La fille
aînée de Bernarda Alba (dont le nom signifie « blanche »), Angustias, issue d'un autre lit, a la permission
de se marier avec le romanesque Pepe le Romano, un hidalgo ténébreux presque muet qui hystérise
toutes les jeunes femmes de la fratrie. Il va épouser Angustias, qui a l'héritage, mais fréquente
secrètement Adela, jeune et très jolie, qui l'a manifestement dans la peau. C'est une histoire
pleine d'hormones ! De temps en temps, la grand-mère fait irruption sur scène, et apporte une touche
comique rafraîchissante par sa folie douce. On passe du noir du deuil, au blanc du mariage futur
d'Angustias. Des moissonneurs vont aux champs derrrière la cloison, les jeunes femmes se pendent
aux motifs pour les voir, le désir est palpable, désir de sortir de cette maison- tombeau, et de rencontrer
ces hommes. Une pauvre fille qui a « fauté » se fait lapider dans la rue, de l'autre côté de la cloison,
avec l'approbation de la matriarche du clan Alba, condamnant ainsi par avance la benjamine de ses
enfants au châtiment suprême. Une scène nocturne réunit Pepe et Adela, un orage éclate et la pluie
les inonde, un violent orage d'été en vrai sur une scène de théâtre, je n'avais jamais vu ça ! Martirio,
la sœur plus âgée d'Adela a tout vu, ainsi qu'une servante. On presse Adela qui finit par commettre
l'irréparable. Bernarda déclare que sa fille était vierge et ordonne qu'on lui remette sa robe verte.
On entend alors la mort de Didon (Didon et Enée de Purcell),
la jeune reine de la maisonnée s'est éteinte, et la lumière disparaît.
C'est une pièce dont la distribution parlante est féminine, les hommes sont là comme figurants,
objets de désirs refoulés ou exprimés, mais ils se taisent. Il y a évidemment une dualité,
un duel entre le blanc et le noir, qui s'exprime par les scènes, le décor, les vêtements,
les dialogues. Il faut aussi souligner l'important travail de sonorités et de musiques
qui soutiennent la mise en scène, créative comme toujours à la Comédie française.
Pour le public présent, la pièce était heureusement très éloignée de son mode de vie habituel, une réminiscence
presque incroyable de séquestration de femmes, en Europe, à quelques décennies du XXIè siècle. Mais le public
qui va au spectacle en 2015 a déjà conquis sa liberté, ou elle lui a été donnée par les conquêtes d'autres avant eux,
avant elles. Les personnes les plus concernées aujourd'hui par l'actualité de cette pièce ne la verront pas. Et il est bon
de rappeler aux émancipées actuelles que leurs grand-mères, ou leurs mères, ne l'étaient pas forcément.
Je ressors du théâtre, dis bonsoir aux vigiles, et rentre seule en métro, une liberté que d'autres femmes,
d'ailleurs ou d'avant, pourraient m'envier. La semaine dernière, j'ai rencontré dans le tram une jeune femme française
d'origine étrangère, qui avait la main droite plâtrée en écharpe, parce qu'on lui avait donné des coups de masse
dessus. Son crime était d'avoir, avec cette main, allumé une cigarette dans la rue...
ça s'est passé aux portes de Paris, en 2015, en plein jour.
Sylvie, blogmestre