Ex-blog des choristes des Choeurs de Paris 13, lieu d'échanges entre les choristes de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs! Instrumentistes de toutes cordes, vocales ou autres, bienvenue aussi!
J'ai entendu hier soir à la Philharmonie de Paris le deuxième concert de l'Orchestre de Paris,
présentant le concerto pour violon d'Arnold Schoenberg, et la symphonie alpestre de
Richard Strauss, sous la direction de Daniel Harding (concert aussi donné le 6 décembre).
J'étais à l'extrémité de la première rangée de l'arrière-scène, avec une vue imprenable sur les tubas
de Wagner, les timbales et les contrebasses... tellement imprenable qu'ils ne tiennent pas tous sur la photo!
La première partie était composée du concerto pour violon et orchestre, dont Schoenberg pensait
qu'il était à peu près injouable. Il est parait-il d'une rare difficulté d'exécution. L'oeuvre fut écrite en
1936 pour un violoniste qui se récusa, puis créée par un autre en 1940, aux Etats-Unis, où le
compositeur avait émigré en 1933. Ce concerto n'avait plus été joué par l'Orchestre de Paris
depuis 1977. Si l'on exclut les Gurre-Lieder, qui ont une forme classique romantique, que j'avais
beaucoup aimés, la musique de Schoenberg est un continent inconnu pour moi... Le livret, merci
à lui, définissait le dodécaphonisme créé par le compositeur comme "un système musical atonal
basé sur la succession des douze sons de la gamme chromatique, en une série sans répétition,
dont l'ordre détermine la structure selon laquelle se développe l'oeuvre. Pour que ce soit
plus clair, voici un extrait du troisième mouvement du concerto, avec la partition du violon:
Le support visuel de la partition a quelque chose de rassurant, surtout quand il y a des sauts
d'octaves multiples, on est moins surpris. Il faut une très grande dextérité (Schoenberg parlait de
"concerto pour 6 doigts"), et une virtuosité évidente. Les sons produits ne sont pas toujours ceux que
l'on attend d'un violon, mais l'orchestre était lui aussi sollicité pour des effets étonnants comme
les trémolos d'instruments à vent. Toujours selon le livret, les partitions d'orchestre étaient
aussi exigeantes, et l'on imagine sans peine ce qu'il en était de la direction. Seule concession
à la forme classique de la musique concertante: les trois mouvements de l'oeuvre sont là.
Le solo de violon était joué par Isabelle Faust, brillamment, que l'on voit ci-dessous
avec le premier violon de l'orchestre, Roland Daugareil, et qui nous joua un bis virtuose
qui tenait du dialogue musical qu'auraient pu échanger un félin et un oiseau chanteurs.
J'écoutai ce concerto de Schoenberg avec intérêt, en constatant qu'à force d'écoute je deviens
progressivement réceptive à cette forme de musique. Néanmoins, j'étais venue à ce concert pour
entendre la symphonie alpestre, qui parle des Alpes bavaroises, que j'ai connues et arpentées, où j'ai même
laissé un peu d'intégrité physique, en chutant dans une cascade wagnérienne, près du château de Neuschwannstein.

La symphonie alpestre de Strauss est un poème musical créé en 1915, pendant la première
guerre mondiale. Le poème est composé de 22 séquences enchaînées, qui décrivent un jour
sur la montagne, du lever du soleil à son coucher, bordé de nuit des deux côtés, avec tout ce que le
promeneur en montagne peut voir et vivre: des cascades (!) des fleurs, des sommets, de l'ascension,
un ruisseau, une forêt, de la brume, de la glace, de l'orage et de la tempête, une descente (genoux
pliés pour amortir la course) pour échapper à l'orage et à la nuit qui vient, qui se répand, et c'est la fin
de l'épilogue. Le poème musical dure 45 minutes sans pause, et c'est superbe.
L'orchestre était renforcé pour cette deuxième partie, de clochettes de troupeaux, du celesta, et du
grand orgue, d'un curieux instrument rotatif émettant un drôle de bruit, dont le livret dit qu'il s'agit
d'une "machine à venter", ainsi que d'une "machine à tonnerre", et de quelques instruments en plus,
dont une sonnerie de cuivres dans les coulisses, et les tubas de Wagner, au dernier rang des cuivres
(juste devant moi), plus d'une centaine d'instruments au total. Strauss est un génie de l'évocation
musicale. J'avais ouvert le programme sur mes genoux, pour suivre les 22 mouvements, et n'avais
aucun mal à identifier chacun par son titre, à l'oreille, tant ils étaient imagés et expressifs.
Une "louange à la nature glorieuse et éternelle", disait Strauss.
Daniel Harding, dans un look très chic et bien adapté à la direction mouvementée (quoique l'habit lui aille très bien),
fournit une belle performance physique, qui fut longuement applaudie, l'orchestre ayant fourni la
performance musicale correspondante (mais les musiciens ne jouent pas individuellement pendant 45
minutes d'affilée). J'ai adoré la symphonie alpestre, tellement romantique et évocatrice.
Il est vrai que quand, de surcroît, l'évocation parle de lieux connus, le bonheur est total.
A la fin du concert, le chef reçut un bouquet de fleurs, qui n'étaient pas des marguerites, mais, à la
réflexion, "des petites fleurs d'or, des petites fleurs bleues", celles qui prennent "de petits airs penchés
ou de grands airs coquets" *(on ne trouve pas de bouquets alpestres à Paris... à moins d'aller les confectionner
au Jardin des Plantes, qui ne serait probablement pas d'accord). Un bouquet assorti au poème musical.
La sonnerie lointaine, revenue des profondeurs de la Philharmonie, reçut elle aussi des bouquets,
sous les applaudissements. Très beau concert, très belles oeuvres, très belle soirée. Bravo!
Sylvie, blogmestre
* "Le poète s'en va dans les champs", de Victor Hugo