Ex-blog des choristes des Choeurs de Paris 13, lieu d'échanges entre les choristes de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs! Instrumentistes de toutes cordes, vocales ou autres, bienvenue aussi!
Hier soir, la grande salle de la Philharmonie était pleine de fans de Monteverdi... Je n'aurais pas cru
qu'ils fussent si nombreux! Le spectacle était donné par les Arts Florissants sous la direction de
Paul Agnew, directeur musical adjoint et chef de choeur associé, qui présentaient l'Orfeo.
Ayant croisé un billet à revendre, j'en avais fait l'acquisition dans la journée*
Ma place était au 2è balcon, dans une zone de la salle que je n'avais pas encore pratiquée.
Cette année 2017 est le 450è anniversaire de la naissance de Claudio Monteverdi, à Crémone
en 1567. Décédé en 1643, Monteverdi se situe musicalement à la charnière de la Renaissance
et de l'époque baroque. Compositeur de pièces variées, madrigaux, musique sacrée, oeuvres
dramatiques, il est considéré comme l'un des fondateurs de l'opéra moderne,
dont son Orfeo est le premier chef d'oeuvre.
La scène de la grande salle de la Philharmonie était hier soir aménagée en décor antique avec
des pierres levées en cercle, et de la verdure au sol. Les musiciens étaient disposés autour, et
les chanteurs évoluaient à l'intérieur. Voici la première page du programme:
Et voici ci-dessous un extrait musical de l'Orfeo, c'est la Toccata d'ouverture, avec cordes,
clavecin et trompette. Vous noterez le caractère baroque de cet extrait. L'Orfeo a été créé en 1607,
il s'agit d'un baroque tout nouveau! Il fut donné dans un petit salon du Palais de Mantoue, par une
petite formation de chanteurs et de musiciens (que Monteverdi, lui, jugea très conséquente!)
Comment adapter cet opéra en chambre à l'immense salle de la Philharmonie?
Dans le livret, nous en apprenions un peu plus long sur les intentions du compositeur, le choeur doit
compter seize à dix-huit chanteurs, et on dispose d'une liste d'instruments variés, à vent et à cordes.
Il y avait hier soir sur scène violons, altos, violoncelle, "violone", flûtes à bec et cornets, trombones,
harpe, théorbe, luth, clavecin, orgue et archicistre (instrument néo-médiéval à cordes métalliques).
Au début de l'opéra, j'ai pensé qu'il aurait mieux convenu à la scène de la Cité de la Musique, plus petite.
L'avantage de la grande salle de la Philharmonie, c'est que la disposition en gradins rend l'action visible par tous.
Le handicap, c'est que les chanteurs sont des chanteurs classiques, et les instruments, anciens, donc adaptés
aux salles plus petites. Il y eut cependant une adaptation progressive des musiciens et chanteurs obtenue
en élevant le niveau sonore, et du public, en suspendant les bruits de fond et en tendant l'oreille.
L'opéra est en cinq actes, et dure un peu plus de deux heures. La première partie comportait
les deux premiers actes, la deuxième partie les trois derniers. L'histoire est celle, mythologique,
d'Orphée, fils d'Apollon, qui descendit aux Enfers rechercher sa bien-aimée Eurydice, obtint des dieux
qu'elle revint avec lui parmi les mortels, et trop pressé de contempler l'objet de sa flamme, se retourna
pour la regarder avant leur sortie du territoire de la mort, la perdant ainsi définitivement.
Sur ce canevas de base, Monteverdi, en méditerranéen, a brodé des déclamations volubiles qui
évoquent l'amour courtois contrarié, le fatum, et les forces de la terre, de la vie et de la mort.
Son Orphée se répand d'une manière que nous jugerions peu digne aujourd'hui, avec une hyper-
sensibilité littéraire, mais nullement affectée. Le pauvre homme est dans tous ses états que la belle
Eurydice enfin conquise à son coeur, lui ait été enlevée brutalement par la piqûre d'un serpent (animal
biblique). Orphée, dont la voix charmait les animaux sauvages (mais pas le serpent), va exercer
ses talents sur Charon, le passeur des Enfers, et franchit le Styx. Proserpine, épouse de Pluton,
dieu des Enfers, intervient en sa faveur: il pourra ramener Eurydice aux vivants. Mais Orphée manque
à son serment et perd son aimée, ce que Monteverdi accompagne de longues lamentations.
Le texte est frappant, si l'on pense à des auteurs comme Molière, pour l'époque baroque, qui aurait
bien ri des attendrissements d'Orphée sur son sort, quoique cruel. En revanche, on trouve dans les écrits
de la Renaissance une hypersensibilité masculine (je pense à Montaigne, du Bellay, Ronsard). Le texte
de l'Orfeo serait donc plutôt Renaissance. La musique des deux premiers actes comporte des danses
qui sont très nettement d'inspiration Renaissance. En revanche, les deux actes du passage aux Enfers,
le troisième et le quatrième sont musicalement clairement baroques. Cette oscillation entre deux
époques culturelles était très intéressante, et avait quelque chose d'un peu déroutant au départ.
Le baroque est très représenté dans les arts à notre époque. La Renaissance l'est moins. Entendre
l'Orfeo et l'apprécier supposait de se mettre dans le costume de l'auditeur de 1607, avec sa sensibilité,
qui était différente de la nôtre, puisque les" torrents de larmes" (sic) d'Orphée lui étaient naturels,
et qu'il l'était tout autant pour lui d'en parler ainsi, ce que la pudeur, le surmoi, nous interdiraient.
On voit ci-dessus les chanteurs aux saluts, Eurydice (Hannah Morrison) en blanc, Apollon (Paul Agnew)
en blanc aussi, et Orphée (Cyril Auvity), en blanc et vert, au centre de la photo. Cyril Auvity, de tous
les chanteurs, avait la voix la plus lyrique, ce qui convenait bien au texte qu'il devait chanter.
Dans le dernier acte, Monteverdi avait d'abord repris la mythologie, c'est à dire qu'Orphée était "déchiré
par les Bacchantes en furie" (vous noterez la distance entre la poésie fleurie de Monteverdi, et la cruauté de sa
source d'inspiration...!) une correction fut faite ensuite, plus dans le ton du reste de l'oeuvre, dans laquelle
Apollon proposait à son fils de partager le sort des dieux dans les régions célestes, à quoi les bergers,
pour l'occasion, jouaient une dernière danse d'inspiration Renaissance, miroir du début de l'opéra.
C'est la deuxième fois que j'entends les Arts Florissants en concert, et comme la première fois,
ils furent parfaits. Je salue le tour de force d'avoir adapté l'opéra de Monteverdi, dans sa langue
fleurie de 1607, à la grande salle de concerts de 2017, et d'avoir su faire entrer le public dans le récit
musical d'un drame très éloigné de ses préoccupations actuelles et de sa musique ordinaire.
Ils furent très applaudis, bissés, et revinrent saluer de nombreuses fois. Un grand bravo!
Nous sommes ressortis de la grande salle vers 23h.
Sylvie, blogmestre
Ci-dessous, l'attestation d'achat* du billet de concert.